Joseph Tonda on magical thinking and capitalism in the Netherlands

12 July, 2018

Sociologist Joseph Tonda attended our seminar on Religion & Light (link). In the (French) text below he presents his impressions and thoughts about his visits to the Utrecht Dom and the countryside.

Petites réflexions ethnographiques sur la « pensée magique » et le capitalisme en Hollande   

Mon séjour en Hollande a pris fin lundi 18 juin. Ce que vous allez lire, est une petite réflexion ethnographique sur un « terrain » que j’ai réalisé à Utrecht et dans une partie de la campagne proche d’Amsterdam, en ayant comme guide Peter Geschiere lui-même ! à tout seigneur tout honneur, je lui ai envoyé mardi matin quelques observations, et il a aussitôt réagi pour me dire qu’il allait prendre un peu de temps pour répondre à certaines questions que pose mon « terrain », notamment dans ce village de Marken. Cependant, si mon ethnographie villageoise a eu pour guide Peter, celle réalisée à Utrecht a eu pour guide une autre célébrité : Birgit Meyer ! Et vous comprendrez quel a été mon privilège quand je vous aurai dit que le terrain à Utrecht, je l’ai fait en compagnie de la non moins célèbre Heike Behrend ! Je vais pour cette ethnographie à Utrecht reprendre ce que j’ai publié à mon autre page sur les  Statues de la Cathédrale Saint-Martin d’Utrecht, attaquées durant l’iconoclasme de la Réforme au XVIe siècle. En effet, dans cette cathédrale, j’ai été confronté à l’énigme d’une violence humaine exercée contre les images des visages des personnages divins. Je dois dire que la chose m’est un peu familière, car dans mes enquêtes congolaises, qui ont abouti à entre autres textes, La guérison divine en Afrique centrale, publiée chez Karthala en 2002, j’avais été marqué par la violence des pasteurs pentecôtistes qui s’acharnaient, non pas contre des images des personnages divins, mais contre les « fétiches » qu’ils » ramassaient » dans les maisons des particuliers ou dans certains lieux d’initiation et qu’ils brulaient. Ils brulaient des supports d’esprits, ou peut-être des esprits eux-mêmes. Ces objets étaient donc des obstacles à la conversion, ce qui veut dire qu’ils matérialisaient la « force » des « mauvais esprits ». A ce propos, je fus témoin à Libreville, d’une scène particulièrement pénible.  C’était en 2001. Le frère d’un pasteur était gravement malade, convaincu que sa maladie ne pouvait être prise en charge par des médecins, faute d’argent, il était chez lui, où un nganga, ami de la famille, lui administrait des soins. Je connaissais le malade et je lui avais rendu visite.  Son frère pasteur arriva lui aussi, et refusa d’entrer dans la chambre où était le malade, sous prétexte qu’il y avait beaucoup de mauvais esprits dans cette chambre, notamment dans les plantes qu’administrait le nganga au malade.  Bien sûr, l’évidence d’une telle réalité ne faisait l’ombre d’aucun doute pour ce pasteur et pour les autres pasteurs que je fréquentais au Congo, pour leurs fidèles, mais aussi pour  les propriétaires de ces objets, puisque, par exemple, une pirogue en miniature était censée être, la nuit, une immense pirogue qui servait dans le commerce des sorciers. Par exemple, ils étaient censés transporter dans ces pirogues des personnes que l’on croyait noyées au fleuve mais qui étaient en « réalité » capturées par eux, et qu’ils allaient revendre à l’aval du fleuve, à Brazzaville notamment. Ce commerce « occulte », parce que nocturne et seulement visible aux yeux des nganga et des sorciers eux-mêmes, était censé expliquer l’origine de certains enrichissements de personnes bien réelles, désignées par la rumeur ou accusées par leurs proches d’être ces trafiquants d’êtres humains dans l’« invisible ». Bref, je suis donc coutumier de ces faits mais ce qui m’a troublé à Utrecht, c’est de retrouver dans une église hollandaise le même principe qui justifiait le « ramassage » des « fétiches » et leur destruction par le feu au Congo. En effet, la cathédrale d’Utrecht m’a permis de me rendre compte de la profonde croyance magique des protestants concernant les images. Car cette furie iconoclaste ne dit pas autre chose que l’idée selon laquelle   ce qui n’a aucune action sur l’esprit d’un être humain, ne peut subir une telle violence destructrice.  Il n’y a que quelqu’un qui est obsédé, oppressé, opprimé, hanté et dont l’esprit est la possession d’une image, d’une pirogue, d’une machette, d’une aiguille érigée en puissances colonisatrices, qui peut s’acharner avec autant de rage, contre ces objets.   Cette lutte contre les images, est une lutte contre la puissance magique qui colonise de l’intérieur la vie psychique de ces gens. D’où l’idée qu’il s’est agi dans cette furie destructrice, d’une lutte de libération contre une puissance colonisatrice : les images. La même puissance que j’appelle l’impérialisme postcolonial, impérialisme des images-écrans. Ici, les images des figures détruites par les Protestants sont des écrans de leur croyance magique, de leur « mentalité magique ». Pour leurs destructeurs, ces images sont dotées de puissance, d’agentivité.  Bien entendu, je n’ignore pas les arguments théologiques fondés sur des passages bibliques, je n’ignore pas non plus que l’iconoclasme est beaucoup plus ancien que son épisode du XVIè siècle, et qu’il est présent dans les trois monothéismes. Si une des variantes de l’argument théologique est que les artistes ne sont pas Dieu, ils n’ont pas le pouvoir de création qui seul revient à Dieu, et qu’ils ne peuvent donc pas représenter le visage des personnes divines, je voudrais mettre en perspective l’iconoclasme avec ce que fait le capitalisme avec les images dans la publicité. En fait, l’iconoclasme est construit sur une intuition profonde :  les images ( et les statuts) sont des « agents », elles agissent et font agir, par exemple en provoquant l’ire des protestants. Ces derniers « réveillaient » en fait cette agentivité des images, comme le capitalisme et le pentecôtisme ou les méga – églises  qui jouent de la puissance des couleurs, comme l’a puissamment montré Katja dans sa communication au séminaire.  Ce qui confirme ce qu’écrit Raymond Williams, les sociétés capitalistes sont, s’agissant de la publicité, « fonctionnellement très proches des systèmes magiques des sociétés primitives, mais qui coexistent assez étrangement avec une technologie scientifique extrêmement développée  ».  La publicité a ainsi depuis longtemps compris ce mécanisme que révélaient les protestants, les magiciens et les pentecôtistes, entre autres.  Le capitalisme a donc repris à son avantage la puissance agissante des images et l’exerce sur l’ensemble de la population qu’il assujettit. J’y vois une façon de revisiter les rapports profonds, électifs, entre l’éthique protestante et l’esprit du capitalisme.

  Avec Peter, nous avons visité une communauté villageoise, Marken, qui m’a beaucoup impressionné. J’ai appris l’histoire des filles qui allaient à Amsterdam, pour devenir des bonnes, une sorte d’exode rural des pauvres, et puis, Peter m’a aussi parlé des “colonies” qui devaient être peuplées, sur le territoire hollandais, par des gens sans travail. L’histoire des filles et de la colonisation intérieure m’a beaucoup fait réfléchir. Il me semblait en effet que c’était aussi pour « discipliner ces gens » par le travail, les « humaniser ».  Peter m’a montré des maisons de ces gens qui sont collées les unes contre les autres. Ils vivaient dans une promiscuité nécessairement dégénérescente pour leurs gènes. Ils se mariaient entre eux depuis qu’ils vivent dans cette promiscuité.  Ce qui m’a rappelé que l’une de raisons que donnaient les colons en Afrique était de mettre au travail ces Noirs qui sombraient dans la paresse et en même temps, les civiliser par le mariage dans les « villages chrétiens ».   Je me suis alors posé la question de savoir ce qui finalement a sorti cette communauté villageoise de cet entre-soi, où les gènes ne se multipliaient pas, mais s’appauvrissaient au point de générer des « simples d’esprit ». Car vivant dans une longue promiscuité, ces gens appauvrissaient leur patrimoine génétique. Il a fallu qu’ils sortent de cet état pour que les choses s’améliorent.

Ce qui m’a aussi fortement impressionné, c’est la lutte que les gens mènent contre la mer par cette invention des Polders ! Quel génie ! Construire des digues, vider l’eau de mer, et rendre le lieu habitable, à un niveau plus bas que le niveau de la mer, c’est ce que j’ai compris. Ce pays est donc “naturellement” écologique, puisque son histoire est une histoire de lutte de libération de la terrible colonisation de la nature. Une colonisation sans état d’âme, naturelle, qui a peut-être aussi déterminé cette forte religiosité dont Marken est le lieu. J’ai vu des photos d’une inondation de 1916, dont les images m’obsèdent encore, qui a causé 12 morts. Le pays est exposé à des catastrophes infligées par l’eau et ces catastrophes qui traduisent l’emprise naturelle de l’eau sur les hommes, ne peuvent pas ne pas avoir stimulé la religiosité de ces gens. Je me demande si ce colonialisme aveugle de la nature, l’invention des polders, la promiscuité humaine ( ces maisons collées les unes aux autres, ces mariages dans l’entre-soi), n’ont pas donné cours à des discours et à des pratiques de sorcellerie.  Et s’il y a de la sorcellerie, serait-elle de l’ordre de l’action du Diable qui agirait par ses suppôts ? Je me pose aussi, en comparaison, la question de savoir quelle serait la différence entre la sorcellerie du Diable et la sorcellerie de l’evu, en prenant l’exemple de cette communauté de Marken. Je pense notamment à la différence suivante : la sorcellerie de l’Evu, porte sur la question de “manger” l’autre, et celle du Diable sur la question d’avoir des rapports sexuels “contre-nature” avec le Diable. Certes, chez Lévi-Strauss, manger et copuler c’est la même chose ( ce qui se dit aussi dans les expressions que j’entends au Gabon), mais malgré cela , les choses seraient-elles différentes? Et à propos de sorcellerie, j’ai lu un article de Peter que je ne connaissais pas sur les Witch-doctors et les spin-doctors. Cela m’a beaucoup fait penser à la relation que je fais entre le fétichisme et la sorcellerie du capitalisme et la sorcellerie  de l’évu et des nganga.

Bref, voilà ce que ma petite ethnographie m’a fait découvrir : la question de l’enrichissement des gènes des gens de Marken par le développement de la bourgeoisie d’Amsterdam qui avait besoin de main-d’œuvre pour ses intérieurs ( les maisons), la question de la lutte contre  puissance colonisatrice de la mer, mais aussi celle des images ; la question du rapport de la complexité du rapport au capitalisme producteur de la classe sociale bourgeoise dont l’exploitation de la force de travail des autres finit par être un mécanisme d’enrichissement génétique d’une population…Le même capitalisme qui a permis le développement technique qui a rendu possible le desserrement du joug colonial de la nature sur Marken…Et tous ces touristes qui sont une “richesse” pour ce petit monde qui vend son patrimoine symbolique ( par les objets de sa culture ) pour vivre.

Joseph Tonda est professeur de sociologie, d’anthropologie et écrivain. Il enseigne à l’Université de Libreville ( Omar Bongo), après avoir enseigné à L’université de Brazzaville, de 1985 à 1997. Il a effectué plusieurs missions d’enseignement et de recherche à l’Ecole de Hautes Etudes de Paris, EHESS, à l’Université Catholique de Louvain et dans plusieurs autres universités. Il est l’auteur de plusieurs ouvrages dont La Guérison divine en Afrique centrale ( Congo, Gabon) , Paris Karthala , 2002, Le Souverain moderne. Le corps du pouvoir en Afrique centrale, Congo, Gabon, Paris, Karthala, 2005 (ouvrage en cours de traduction par Seagul en anglais) ; L’impérialisme postcolonial. Critique de la société des éblouissements, Paris, Karthala, 2015. Il termine actuellement un ouvrage sur l’afrodystopie, une réflexion sur les rapports entre les sociétés africaines et le néolibéralisme ; rapport que l’auteur étudie à travers le rapport à l’imaginaire religieux, politique, onirique, sexuel.